LETTRE DE LA SEMAINE A MONSIEUR LE PRESIDENT DU DESESPOIR
par François Zoomevele Effa

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Monsieur le Président, cher Barthélémy,

Il y a belle lurette que de missive je ne vous en ai faite. Je ne vous ai pas oublié, et ne vous méprenez pas, par mon style, je ne fais point concurrence à votre fils spirituel ou caché, le Fameux Ndongo. Il se trouve que du temps de ma jeunesse, on chantait en chœur un refrain qui nous venait du Congo, du grand Franco -pas celui qui « colle la petite »- : « Le temps passé ne revient plus. ».


C'est un souvenir des années 60, quand, marquant le pas cadencé à la sortie des classes, nous chantions l'espoir, nous chantions la joie, nous chantions l'espérance et nous y croyions. Comme Camara Laye, nous étions petits et grandissions dans nos villages et nos villes. Nous chantions :

L'indépendance camerounaise
Qu'en dis-tu ? La voici, la voici,
Que chacun de nous chante la gloire
A travers cette terre chérie !

On nous parlait d'indépendance, on nous parlait de réunification, et, pendant les récréations, l'un de nos jeux favoris était de former des gouvernements, car pour la première fois, nous en avions un. C'étaient des petits gangs, sympathiques, dans lesquels nous nous ingéniions à trouver de l'argent de poche pour nous empiffrer. De beignets, d'arachides caramélisées, de bonbons et de biscuits. Et, dans nos petits gouvernements, nous avions notre Ahidjo, qui signifiait président de la république. Il n'y en avait jamais eu d'autre. Nous chantions même l'hymne national, dont je me souviens très bien.

O Cameroun, berceau de nos ancêtres,
Autrefois tu vécus dans la barbarie,
Comme un soleil tu commences à paraître,
Peu à peu, tu sors de ta sauvagerie.

C'était vraiment ça, ces paroles, et nous étions vraiment convaincus que cette indépendance nous sortait de la barbarie. D'ailleurs, il nous arrivait, pour l'appuyer, de chanter : « Chère patrie, chère chérie... » au lieu de « Chère patrie, terre chérie... ». Il faut vous dire, cher Barthélémy, qu'on avait beaucoup d'espoir, et les maîtres nous faisaient chanter :

Dans ce pays, il y a du cacao et du café en abondance,
L'administration fait grande chasse, et des criminels, et des oisifs.

Il faut vous dire que nous avions un livre d'instruction civique qui était intitulé : « J'aime mon pays, le Cameroun », et que la première leçon était une leçon de morale avec un thème du jour, comme « J'apprendrai à aimer les bonnes choses », « Voler est un vilain défaut, la gourmandise aussi ».

Je vous raconte ces souvenirs car je sais que vous êtes au courant et que vous avez fait, vous, cette fameuse transition du temps colonial aux indépendances. Pire, vous avez remplacé le premier président, vous êtes notre second Ahidjo. Avec vous, tout a empiré. Il arrive à vos compatriotes d'un certain âge de regretter certaines choses de la colonisation et de donner raison à nos colons impérialistes qui continuent à nous narguer en parlant des bienfaits de la colonisation. Dans ce temps passé qui ne revient plus, la vie n'était pas chère. Les planteurs de cacao arrivaient à acheter des véhicules neufs avec l'argent de la vente de leur produit. Dans les dispensaires et les hôpitaux publics, on nous soignait gratuitement. Dans les écoles et les établissements secondaires, c'était aussi gratuit. Les livres, les cahiers étaient donnés gratuitement aux maîtres et aux élèves. Les mots corruption et détournement de fonds n'avaient pas l'ampleur et la légitimité qu'ils ont aujourd'hui. Et pour accueillir nos frères d'outre Mungo lors de la réunification en 1961, nous chantions :

Cameroun du levant, celui du couchant,
Mais ne disons plus : Cameroun sous tutelle.
Frères d'outre Mungo, entonnez vos chants.
Réunification ! O bonne nouvelle !
Réunification souhaitée, te voilà enfin réalisée,
Frères, unissons-nous par les cœurs, bâtissons ce pays sans rancœur.

Pour finir, Monsieur le Président, force est de constater que nos fêtes historiques nationales, le 1er janvier 1960, jour de l'indépendance, et le 1er octobre 1961, jour de la réunification, ne sont plus célébrées. D'étranges fêtes ont pris place et sont célébrées avec zèle. L'une d'elles arrive bientôt : le 8 mars, avec ses pagnes, que certaines dames vont soulever, imbibées d'alcool afin d'imiter les hommes, leurs maris, qui ne comprendront rien, comme d'habitude, à cette étrange révolution. C'est juste pour vous proposer que cette année, la prolongation de ces manifestations qui ne sont pas à l'honneur de la nation ne connaisse pas une certaine apothéose dans votre palais d'Etoudi.

Bien que sachant que vous ne m'écouterez point, vous comprendrez que moi aussi, tant que durera cette situation, de salut, je ne vous en ferai point.

François Zo'omevele Effa

vendredi 3 mars 2017

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