Gambie: L'horreur de la torture sous Jammeh

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Dans la série de la BBC intitulé "Courrier d'Afrique" compilant des lettres de journalistes africains, l'écrivain Sierra-léonais et gambien Ade Daramy souligne que les Gambiens essaient de faire face aux horreurs commises sous le régime autoritaire de l'ancien président Yahya Jammeh

Les citoyens de la Gambie ont une image d'eux-mêmes et de la façon dont ils aimeraient que le reste du monde les voit.

La Gambie dans l'imaginaire populaire - à l'intérieur comme à l'extérieur du pays - est un pays qui rappelle des brochures touristiques, des guides de randonnées pour admirer les oiseaux, des publicités de plages ensoleillées et une côte agréable caressée par l'océan.

Il n'est pas étonnant de retrouver dans le tempo "Gambia Nice", l'un des airs les plus populaires de ces dernières années, le vers suivant : "La paix et l'amour sont tout ce qu'il y a dans ma patrie."

Tout récemment, il y a cependant eu dans le pays une situation qui a donné aux Gambiens moins de raisons de sourire : les audiences devant la Commission Vérité, réconciliation et réparation (TRRC).

Elle a été créée pour établir un "bilan sur la nature, les causes et l'ampleur des violations et des abus des droits de l'homme commis entre juillet 1994 et janvier 2017" - une période qui englobe les 22 années de règne du président Yahya Jammeh, aujourd'hui en exil.

Des auditions télévisées

La commission, composée de 11 membres issus de divers milieux de la société gambienne - femmes et hommes de religions et d'origines ethniques différentes - qui ont la responsabilité d'examiner chaque dossier et de décider de l'octroi de réparations aux victimes.

Les audiences sont diffusées quotidiennement sur des radios et télévisions indépendantes et sont rapidement devenues un rendez-vous incontournable dans tout le pays.

Du lundi au jeudi, parfois pendant cinq ou six heures - avec une ou deux pauses - les Gambiens écoutent des témoignages qui exposent toute l'horreur des années de plomb du régime Jammeh.

Dans un bus, un taxi ou dans les bureaux, on entend régulièrement des gens se demander les uns aux autres, généralement avec incrédulité : "Avez-vous entendu le témoignage d'un tel ou d'un tel ?"

"Je n'arrive pas à croire que des Gambiens aient fait cela à d'autres Gambiens", est devenue la déclaration la plus communément entendue dans le pays.

Ce que les audiences ont révélé, et continuent de révéler, c'est l'horreur à peine croyable des souffrances infligées aux Gambiens par ses propres dirigeants.

Ces témoignages de victimes sont un réveil brutal pour la Nation qui oblige chaque citoyen à s'interroger.

"Jambes coupées"

La vérité a été bien plus affreuse que les rumeurs chuchotées du passé et une partie de l'horreur vient à la fois du nombre de cas et de la manière dont les meurtres ont été commis.

Même lorsque les gens savaient que les opposants au régime avaient disparu ou étaient morts, ils avaient, dans certains cas, cru la "version officielle".

Lors des audiences de la TRRC, les auteurs d'actes de violence ont donné des informations sur leur rôle dans ces incidents.

Quatre mois après le coup d'État qui a porté M. Jammeh au pouvoir, il y a eu tentative présumée de renversement par des soldats dissidents qui auraient été désillusionnés.

Ils estimaient que la junte montrait dès le début des signes de reniement de la promesse d'un calendrier pour une transition vers un régime civil.

Mais un témoin a déclaré à la commission qu'une purge avait été organisée par la junte le 11 novembre, visant une vingtaine de soldats mécontents.

Selon l'annonce officielle à la radio locale et diffusée sur BBC World Service, l'un des prétendus contre-putschistes, Basirou Barrow, a été tué au combat avec d'autres soldats "en attaquant une caserne".

L'une de ses veuves - il avait deux femmes - a dit qu'elle se trouvait près d'une zone commerciale quand elle a entendu son nom dans le reportage de la BBC, ce qui l'a fait s'évanouir.

Les audiences de la Commission Vérité, réconciliation et réparation ont permis d'entendre la véritable histoire. En réalité le soldat avait été arrêté, déshabillé, battu les mains liées et achevé à la baïonnette.

Le lieutenant Gibril Saye est un autre de ceux qui ont été tués dans cette tentative de "contre coup d'Etat".

Ce n'est que lorsque la TRRC a admis qu'il ne rentrerait pas dans la tombe creusée à la hâte parce qu'il mesurait plus de 1,80 m, que l'un de ses tueurs a couru dans une cuisine et a obtenu une hache pour lui couper les jambes histoire de le mettre à la taille du trou.

Témoignages et larmes

Chaque jour d'audience semble révéler une ou deux histoires assez choquantes. Il ne s'agit pas de cas isolés, mais il semble avoir été le modus operandi du régime pendant les premières années du règne de M. Jammeh.

En avril, des commissaires et des membres de leur famille sont allés voir les restes exhumés de soldats exécutés et jetés dans une fosse commune pour leur rôle présumé dans le présumé contre coup d'Etat.

Certains témoins se sont effondrés en larmes alors qu'ils décrivaient en détail les tortures et les exécutions simulées qu'ils ont subies en détention.

Le fait qu'il s'agisse d'un si petit pays - un peu plus grand que Porto Rico, l'île des Caraïbes - et avec une population de moins de deux millions d'habitants ne fait qu'empirer les choses.

Certains auteurs de violation des droits de l'homme ont admis qu'ils connaissaient très bien leurs victimes et que, dans certains cas, ils avaient été amis, avaient obtenu leur diplôme dans la même classe ou appartenaient auparavant au même régiment.

Il est arrivé que de nombreux témoins expriment des remords et demandent pardon aux proches des victimes et à la Nation.

Le mois de jeûne musulman du Ramadan a apporté un répit bienvenu pour tous, donnant à chacun l'occasion de reprendre son souffle et de réfléchir. Les séances reprendront ce mois de juin.

Lorsque le président Jammeh a perdu les élections de 2016, les Gambiens ont parlé de "la Gambie avant, pendant et après Jammeh".

Lorsque la TRRC terminera ses délibérations, les Gambiens espèrent que les deux slogans accrochés aux murs où se déroulent les auditions se réaliseront : "La vérité te libérera" et "Plus jamais ça".

vendredi 7 juin 2019

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